L’intégration fulgurante des intelligences artificielles génératives (IAG) dans le quotidien des adolescents transforme profondément leur rapport aux savoirs, à l’information, à l’écriture et à la création numérique. Les usages se diffusent rapidement, souvent en dehors de tout cadre explicite, tandis que les élèves mobilisent désormais ces outils pour rechercher des informations, produire des contenus, reformuler des textes ou encore générer des images et des idées. Cette évolution place l’École face à un enjeu éducatif majeur : accompagner les élèves dans une compréhension critique et raisonnée de ces technologies, sans se limiter à une approche purement technique ou à une logique d’interdiction.
Dans ce contexte, le présent projet de mutualisation inter-académique propose une coopération étroite entre professeurs documentalistes et professeurs de technologie au collège. Cette démarche s’inscrit pleinement dans le cadre national des Travaux académiques mutualisés (TraAM) en documentation pour l’année scolaire 2025-2026, dont la thématique « IA et pédagogie active », invite les équipes à interroger les usages pédagogiques des intelligences artificielles tout en développant l’autonomie et l’esprit critique des élèves.
Cette collaboration interdisciplinaire se situe au croisement de l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) et de l’enseignement de technologie. Elle fait directement écho aux orientations du projet de programme d’EMI du cycle 4, notamment autour de la compréhension des environnements numériques, de l’évaluation de l’information, des mécanismes algorithmiques et de la construction d’une culture numérique citoyenne.
Elle répond également aux objectifs de l’enseignement de technologie relatifs à la compréhension du fonctionnement des systèmes numériques, de la circulation des données et des impacts sociétaux des innovations technologiques.
Professeurs impliqués dans la rédaction de cet article :
- Claire Herrmann, professeure documentaliste, collège Paul-Elie Dubois, l’Isle sur le Doubs, Académie de Besançon
- Géraldine Rouard, professeure documentaliste, collège Sidney Bechet, Antibes, Académie de Nice
- Cédric Gamblin, professeur de technologie, collège Henri Wallon, La Seyne sur mer, Académie de Nice
- Caroline Albertini, professeure documentaliste, collège Henri Wallon, La Seyne sur mer, Académie de Nice
Les projets conduits au sein de nos établissements ont donné lieu à la rédaction de scénarios pédagogiques publiés sur nos sites académiques :
- « Défi IA : Connaissances et usages de l’IA » présente le projet réalisé au collège Sidney Bechet à Antibes.
- « Quand les IA écrivent l’actualité : former l’esprit critique des élèves » présente un projet mené au collège Paul-Elie Dubois de l’Isle-sur-le-Doubs
- « Emission télévisée : les enjeux de la création de contenu artificiel et les nouvelles règles de l’utilisation de l’IA au collège » présente le projet réalisé au collège Henri Wallon à la Seyne sur mer.
L’ambition du projet commun est double :
- d’une part, mieux comprendre les représentations et les usages réels des collégiens face aux outils d’IA générative ;
- d’autre part, construire des dispositifs pédagogiques permettant aux élèves de développer une posture réflexive et responsable vis-à-vis de ces technologies.
1. L’implication des élèves dès la conception du projet :
La démarche retenue repose sur les principes de la pédagogie active : implication des élèves dans les apprentissages, coopération, production concrète et mise en situation. Les élèves ne sont donc pas uniquement destinataires d’un discours sur l’intelligence artificielle : ils deviennent acteurs de l’enquête, de l’analyse et de la production des savoirs.
Au cœur du dispositif, un questionnaire d’évaluation diagnostique a été conçu, problématisé et rédigé avec les élèves conseillers techniques du collège Sidney Bechet à Antibes. Cette phase de co-construction constitue un élément central de la démarche pédagogique. Elle a conduit les élèves concepteurs à interroger leurs propres pratiques numériques, à réfléchir aux usages observés dans leur environnement scolaire et personnel, et à identifier les questions essentielles à poser à leurs pairs :
- fréquence d’utilisation des IA génératives,
- confiance accordée aux réponses produites,
- perception des risques,
- capacité à distinguer une information fiable d’une production erronée,
- compréhension du fonctionnement des outils.
Lors de la rédaction de ce questionnaire, les élèves ont parlé librement des pratiques observées auprès de leurs camarades. Il est important de mentionner ici qu’il s’agit d’un groupe d’élèves composé essentiellement d’élèves experts dans le domaine du numérique, dans un établissement scolaire doté de tablettes numériques pour tous. Ils ont rapporté les nombreux usages de l’IAG par leurs camarades : tricheries en classe, mauvaises notes à des devoirs, incompréhension des outils.
Cette première étape a permis de faire émerger des représentations parfois contradictoires : fascination pour la rapidité et l’efficacité des outils, mais aussi méconnaissance de leurs limites, de leurs biais ainsi que des enjeux liés aux données personnelles ou à la propriété intellectuelle. En impliquant directement les élèves dans la construction de l’outil d’enquête, le projet favorise une prise de distance critique dès l’amont de la démarche. Cela permet également à l’enseignant d’être au plus près des représentations et des usages réels des élèves.
Le positionnement de l’enseignant comme accompagnant est aussi un levier d’implication pour les collégiens qui se sentent entendus et donc plus impliqués dans toutes les étapes du projet.
2. Diffusion du questionnaire :
Dans un second temps, le questionnaire a été diffusé au sein des trois établissements participant à cette mutualisation inter-académique.
Au collège Sidney Bechet, le questionnaire a été intégré dans l’outil questionnaire disponible dans les services Apps Education. Cet outil présente l’avantage de permettre une diffusion anonyme du questionnaire dans le respect de la protection des données personnelles. Le lien a été diffusé par l’enseignant sur le logiciel Pronote. Les élèves ont répondu au questionnaire, certains sur la base du volontariat, d’autres accompagnés au CDI par les élèves conseillers techniques.
Lien vers le questionnaire : https://questionnaire.apps.education.fr/visualizer/i2Tgp6Q3ip9gCsD78
Une démarche similaire a été employée au collège Paul-Elie Dubois, dans un souci de cohérence. La même trame de questionnaire a été utilisée. Le lien pour y répondre a également été diffusé à tous les élèves via Pronote, la participation au sondage s’est effectuée sur la base du volontariat.
La démarche a été similaire au collège Henri Wallon, en utilisant toujours la même trame. Le lien pour y répondre a été diffusé à tous les élèves via l’ENT Néo. Certains ont répondu sur la base du volontariat, d’autres lors des dernières séances EMI sur le CDI.
3. Exploitation du questionnaire :
L’exploitation des résultats a permis de dresser un état des lieux précis et contextualisé des connaissances théoriques, des pratiques effectives et des représentations des collégiens face aux intelligences artificielles génératives. Cette collecte de données constitue également un support précieux pour adapter les séquences pédagogiques aux besoins réels des élèves et pour construire des parcours différenciés selon les niveaux de classe.
Parmi les établissements partenaires, le collège Henri Wallon à La Seyne-sur-Mer a intégré ce travail diagnostique dans une progression pédagogique structurée autour des enjeux informationnels et citoyens liés à l’IA. Le questionnaire y a d’abord été proposé aux élèves de 5e afin d’introduire une réflexion sur l’évaluation de l’information et la compréhension des outils du web.
À travers une séquence dédiée, les élèves ont été amenés à comparer de manière méthodique les moteurs de recherche traditionnels et les IA génératives. Cette mise en parallèle a permis de travailler plusieurs compétences fondamentales de l’EMI : identifier l’origine d’une information, analyser la visibilité des sources, distinguer réponse synthétique et résultat de recherche, comprendre les mécanismes de hiérarchisation de l’information et questionner la notion d’autorité informationnelle.
Dans le respect du cadre réglementaire lié au RGPD et à la protection des données des mineurs, les outils d’IA étaient manipulés directement par le professeur documentaliste, sans création de comptes par les élèves ni par l’enseignante. Ce rôle de médiation technique et pédagogique a permis d’encadrer les expérimentations tout en maintenant une réflexion collective sur les réponses produites par les systèmes. Les élèves ont ainsi pu observer que les IA génératives fournissent des réponses rédigées et convaincantes, mais souvent dépourvues de références explicites et susceptibles de contenir des erreurs.
L’analyse collective des réponses générées a conduit les élèves à identifier plusieurs limites : absence ou opacité des sources, formulations affirmatives masquant parfois des informations erronées, difficulté à vérifier certains contenus, ou encore tendance à accorder une confiance excessive à des réponses bien rédigées.
Cette confrontation concrète avec les outils a permis de faire émerger une conclusion essentielle pour leur autonomie informationnelle : la nécessité absolue de croiser les sources, de conserver une démarche de vérification et de ne pas substituer les IA génératives aux pratiques de recherche documentaire traditionnelles.
En parallèle, les élèves de 4e du collège Henri Wallon ont mobilisé le questionnaire initial comme point de départ d’un travail plus large consacré aux enjeux sociétaux, juridiques et psychologiques du numérique. Les activités proposées visaient à dépasser la seule dimension fonctionnelle des outils afin d’interroger leurs répercussions dans la société contemporaine.
Les élèves ont notamment travaillé sur les biais cognitifs susceptibles d’influencer notre perception des machines et des réponses automatisées : biais d’autorité, effet de fluidité et illusion de vérité. Ces notions ont permis d’engager une réflexion sur la manière dont les utilisateurs peuvent accorder une confiance excessive aux réponses produites par les systèmes d’IA, notamment lorsque celles-ci paraissent cohérentes, rapides et formulées avec assurance.
Le projet a également abordé les questions complexes liées aux droits d’auteur, à la propriété intellectuelle et à la réutilisation des contenus générés par intelligence artificielle. À travers l’étude de cas concrets et de productions médiatiques contemporaines, les élèves ont été amenés à s’interroger sur les données d’entraînement des modèles, sur les usages des œuvres existantes et sur les limites juridiques encore mouvantes entourant ces technologies.
Afin de donner une dimension concrète et créative à ces apprentissages, la pédagogie de projet a été privilégiée. Les élèves ont participé à deux productions médiatiques complémentaires.
D’une part, ils ont préparé et enregistré une émission télévisée sur un plateau professionnel, mobilisant des compétences d’écriture journalistique, de préparation d’interviews, de prise de parole et de médiation des savoirs.
D’autre part, en partenariat avec l’association seynoise Les Ateliers de l’Image, ils ont réalisé un court-métrage d’animation consacré aux usages responsables des intelligences artificielles génératives au collège.
Ces productions avaient pour objectif de formaliser collectivement une charte d’usage raisonné des IA génératives et de sensibiliser leurs pairs aux bonnes pratiques numériques.
En produisant eux-mêmes des contenus de médiation, les élèves deviennent pleinement acteurs de la diffusion des connaissances et développent des compétences transversales mêlant EMI, technologie, expression orale, créativité et travail collaboratif.
Au collège Sidney Bechet, les élèves ont organisé un Défi IA pour les amener à remettre en question leurs certitudes, de manière ludique. Ce défi s’est déroulé pendant la pause-déjeuner, sur la base du volontariat. Deux sites sont présentés aux élèves, les mettant au défi de distinguer de vraies photographies et vidéos de celles générées avec l’IA :
- Which Face Is Real?
- Pouvez-vous faire la différence entre des vraies vidéos et des fausses générées par l’IA ? article du monde du 10 Juillet 2026
Ces sites ont également été repris lors des séances EMI 4e autour des fake news sur le collège Henri Wallon.
Ce défi est animé par les élèves, pour les élèves. C’est aussi l’occasion pour l’enseignant de présenter une exposition dont chaque diapositive met en avant la question posée, les statistiques des réponses au questionnaire, ainsi que des informations percutantes. Ceci apporte des informations sur le fonctionnement et les enjeux réels de l’IA. L’objectif est également de susciter un effet d’étonnement chez les élèves ayant répondu au questionnaire, et de les amener à se questionner de façon collective sur leurs usages :
Voici le genially réalisé pour le collège Sidney Bechet :
Il a été dupliqué pour le collège Paul-Elie Dubois, avec une exploitation des résultats propre à l’établissement :
Il en a été de même sur le collège Henri Wallon :
Au sein du collège Paul-Elie Dubois, l’exploitation des questionnaires est double.
Dans un premier temps, les résultats des sondages ont été diffusés aux élèves pour favoriser un échange autour des enjeux liés à l’usage des IAG dans le cadre scolaire. Cette démarche permet d’inciter les élèves à réfléchir sur leurs usages et les outils employés, sans porter de jugement.
Cette démarche vise également, dans un second temps, à permettre aux enseignants de l’établissement de travailler ensemble pour définir une posture commune à travers une réflexion collective. Alliant les recommandations du cadre d’usage de l’IA en éducation, les résultats des sondages et les observations de chaque professeur, l’objectif est d’élaborer, en fin d’année, un document à destination des élèves encadrant leurs pratiques.
Conclusion :
L’analyse croisée des différentes expérimentations menées dans les établissements partenaires met en lumière plusieurs enjeux pédagogiques majeurs.
Elle montre d’abord la nécessité d’aider les élèves à comprendre le fonctionnement réel des IA génératives : ces systèmes ne « pensent » pas, ne comprennent pas les contenus comme un être humain, mais calculent statistiquement les réponses les plus probables à partir d’immenses corpus de données numériques dont les provenances sont opaques. Cette démarche permet de « déshumaniser » les IA aux yeux des élèves pour leur permettre de les considérer comme des outils techniques et non comme des interlocuteurs dotés d’intentions, d’émotions ou d’une véritable intelligence. Cette posture est essentielle : elle constitue un levier essentiel pour développer une distance critique face aux productions générées automatiquement.
Le projet souligne également l’importance croissante des compétences liées à la rédaction de prompts, c’est-à-dire à la formulation de requêtes efficaces, précises et contextualisées. Les élèves découvrent progressivement que la qualité des réponses dépend fortement de la qualité des consignes données à la machine, ce qui implique des compétences rédactionnelles, informationnelles et analytiques nouvelles.
Par ailleurs, les activités conduites permettent de travailler explicitement la capacité à identifier les hallucinations des systèmes : informations inventées, références inexistantes, citations erronées ou raisonnements incohérents. Cette vigilance critique devient aujourd’hui une composante essentielle de l’éducation à l’information.
La complémentarité entre l’approche info-documentaire et l’approche technologique apparaît ici particulièrement pertinente.
Tandis que l’enseignement de technologie éclaire le fonctionnement des systèmes numériques, les logiques algorithmiques et l’impact des innovations techniques, le professeur documentaliste accompagne les élèves dans l’analyse des médias, l’évaluation de l’information, la compréhension des mécanismes de diffusion des contenus et la réflexion éthique sur les usages numériques. Cette articulation favorise une transférabilité immédiate des compétences dans les pratiques quotidiennes des élèves.
Au-delà des expérimentations menées, ce travail de mutualisation inter-académique participe à la construction d’une véritable culture critique de l’intelligence artificielle au collège. Il montre que l’EMI constitue un cadre particulièrement pertinent pour accompagner les élèves face aux mutations rapides des environnements numériques contemporains.
En plaçant les élèves en situation d’enquête, d’analyse, de débat et de production, cette démarche contribue à former des utilisateurs capables non seulement d’utiliser des outils numériques, mais aussi d’en comprendre les logiques, les limites et les implications citoyennes.
In fine, cette coopération ambitieuse entre professeurs documentalistes et enseignants de technologie pose les jalons d’une véritable émancipation numérique. Elle participe à la formation de citoyens éclairés, autonomes et cyber-responsables, capables d’exercer leur esprit critique dans un espace informationnel de plus en plus façonné par les algorithmes et les intelligences artificielles génératives.
