Profs docs de l’espace ! #1 L’évolution des espaces, un chantier pour les professeurs documentalistes

Débute ici une série d’articles sur la place du professeur documentaliste dans la réflexion sur les espaces scolaires. Pourquoi ? Dans quel cadre ? Avec qui ? Et à quoi bon participer à des projets autour des espaces scolaires. Ce sont les questions sur lesquelles nous nous sommes interrogés…

Articles écrits avec la participation de Christophe Coquet, Marion Uteza et Carole Zaccardelli

La fonction de professeur documentaliste est spontanément liée au lieu CDI. Il en est le gestionnaire, l’animateur, celui qui en fait un lieu d’apprentissage et d’éducation. On conçoit sans trop de mal sa présence dans la salle de classe puisqu’il est professeur, ou dans les tiers lieux que sont les couloirs, halls ou extérieurs dans une démarche de CDI “hors les murs”, mais allons plus loin. Le professeur documentaliste peut participer à l’amélioration des espaces scolaires également en dehors du CDI, d’une part parce qu’il y a intérêt, d’autre part parce qu’il a toute sa légitimité dans cette démarche.

DES ESPACES EN ÉVOLUTION

Le contexte sanitaire a insufflé une  réflexion sur l’utilisation des espaces scolaires. Ainsi, un des enjeux a été d’adapter la salle de classe aux nouvelles contraintes de distanciation ou de limitation du brassage des groupes, tout en permettant encore la  mobilité ou la coopération. Elle a pu s’ouvrir aux espaces extérieurs en en faisant un nouveau lieu d’apprentissage. Ainsi la classe s’est ponctuellement invitée dehors !

Mais cette réflexion sur les espaces scolaires n’est pas nouvelle. Depuis près d’un siècle, les pédagogues novateurs comme Freinet ou Montessori abordent l’aménagement des espaces éducatifs comme un levier des apprentissages et de la formation de futurs citoyens. Plus récemment, le déploiement du numérique a également amené à repenser la forme scolaire. «L’objectif est de concevoir des espaces plus adaptés à la mise en place de projets et de démarches pédagogiques actives intégrant le numérique, modulaires et décloisonnés, permettant la circulation et le mouvement, la différenciation et la diversification des activités, l’entraide et la collaboration… Il s’agit aussi de faciliter l’apprentissage «par le faire», l’expérimentation et la co-éducation, ce qui peut aller jusqu’à l’organisation de «classes-ateliers», de «classes-laboratoires» ou de «tiers lieux» impliquant des partenaires. » Rapport IGEN, 2017.

Selon son utilisation et le choix des outils, le numérique peut amener à flexibiliser les espaces et à repenser la mise à disposition spatiale des ressources. Ainsi la mise à disposition de tablettes peut compléter utilement l’offre de ressources papiers. Il peut aussi accompagner la différenciation et la personnalisation des apprentissages. En permettant par exemple l’agrandissement instantané d’un texte ou encore sa retranscription en audio. En quelque sorte, les technologies de l’information et de la communication vont, à certaines conditions, permettre d’agrandir l’espace et ses possibilités tout en libérant potentiellement le lieu physique pour mieux y accueillir le corps. Enfin, ils vont démultiplier les possibles en permettant d’envisager un lieu multimédia, c’est-à-dire un espace qui va inclure le son, l’image et de la vidéo.

 

QU’ENTEND-ON PAR ESPACE(S) SCOLAIRE(S) ?

Pour Maurice Mazalto et Luca Paltrinieri, l’espace scolaire est «l’ensemble des lieux dédiés aux différentes formes d’apprentissage des savoirs et de socialisation de celles et ceux qui les fréquentent ». Il ne prend pas seulement en compte la salle de classe mais également d’autres espaces fermés (le CDI, le foyer, l’étude, le restaurant scolaire, etc.) et des espaces de circulation, plus ouverts, intérieurs ou extérieurs (les halls et couloirs, la cour…). Ainsi, l’établissement dans son ensemble est un espace scolaire, un lieu qui doit favoriser les apprentissages mais aussi la construction de l’adulte de demain.

Chacun des espaces qui le composent peut être pensé comme un lieu de vie de l’élève dans lequel il va circuler mais aussi travailler, se détendre, rencontrer les autres, et qui contribuera à répondre à ses besoins, en prenant en compte ses rythmes et usages, à l’image des tiers-lieux, dans la définition proposée par Nicolas Potier et reprise par Bruno Devauchelle : “un espace ouvert où des individus peuvent se réunir pour travailler, s’approprier des savoirs et/ou des compétences, pour se rencontrer ou simplement échanger de façon informelle”.

L’évolution des espaces scolaires est un enjeu pour la communauté éducative dans son ensemble et le professeur documentaliste peut prendre ces questions à bras le corps comme membre de cette communauté, et avec les particularités propres à son métier. C’est dans son intérêt, mais aussi dans ses missions.

 

LE CDI, UN LIEU CHOISI PARMI DES POSSIBLES

Le CDI n’est pas une étude”, “ce n’est pas un foyer”. Combien de fois on aura entendu ces réflexions qui expriment la difficulté à faire coïncider l’image du CDI pour les élèves ou les membres de la communauté éducative et celle voulue par le professeur documentaliste et définie par les textes ?

L’usage fait des espaces est une problématique récurrente chez les professeurs documentalistes.

Comment faire du CDI un lieu choisi ? Comment faire en sorte que l’élève vienne au CDI parce qu’il en a envie, parce qu’il en a besoin, et pour des usages conciliables avec ceux des autres usagers ?

Comment rendre compatibles l’utilisation prévue par le professeur documentaliste et les usages réels adoptés par les élèves ?

Pour Véronique Gardair, le documentaliste est un “créateur de territoires habités”. Il y a un détournement d’usage du CDI par les élèves lié à l’invitation à l’autonomie :  comme le montre Françoise Chapron, Ils s’emparent du lieu et contribuent à le définir. Ainsi deux espaces coexistent au CDI : celui créé intentionnellement par le documentaliste (un espace par intention) et celui perçu par l’usager (un espace par attribution).

 

 

DES ESPACES SCOLAIRES COMPLÉMENTAIRES

Mais les rôles et usages du CDI se construisent au regard des autres espaces scolaires, en articulation avec des rôles et usages de ceux-ci et la motivation pour y venir peut être diverse.

On vient chercher au CDI ce qu’on ne trouve pas ailleurs dans l’établissement : c’est un espace d’autant plus plébiscité aux récréations l’hiver qu’il est le seul espace abrité accessible ; lorsque l’usage des téléphones portables y est autorisé, l’installation des élèves est souvent déterminée par l’emplacement des prises électriques qui permettront la recharge des appareils chéris.  On vient au CDI pour y trouver un lieu calme, parfois aussi simplement parce que c’est le seul lieu ouvert à certains moments de la journée ou juste l’unique espace offrant des places assises disponibles.

La perception de la fonction du CDI par les élèves risque de se faire par défaut lorsque, pour des questions d’inadaptation et de capacité réduite, aucun autre espace ne satisfait leurs différents besoins du moment.

C’est pourquoi il est important de considérer les espaces scolaires comme un système qui doit viser à une cohérence d’ensemble avec les objectifs éducatifs de l’école et à une  complémentarité des espaces accessibles aux élèves pendant l’ensemble de leur temps de présence dans l’établissement. On pourra se demander si ces espaces sont accueillants et bien pensés pour travailler, se détendre, s’isoler ou se retrouver dans la convivialité, pour améliorer le climat scolaire, pour favoriser l’autonomie et la responsabilité, pour développer des compétences sociales et favoriser les apprentissages.

Participer à la réflexion sur l’ensemble de ces espaces et pas seulement sur l’aménagement du CDI permet ainsi, dans la continuité du 3C, de considérer le lieu CDI comme partie prenante d’un espace de vie plus large, le professeur documentaliste se positionnant pleinement comme membre d’une communauté éducative.

Cela permet de faire du CDI un lieu choisi et de le  rendre visible comme un centre névralgique pour les projets de l’établissement, lieu de ressources documentaires et humaines et de mise en relation des différents partenaires et d’innovation.

Une expérimentation autour des temps scolaires et  hors-classe

La place du CDI dans l’établissement scolaire est selon moi singulière. Il n’est plus seulement bibliothèque, pas vraiment salle de classe ni salle d’étude, ni salle de jeu ni foyer des élèves. Le CDI est un lieu à l’intersection de pratiques éducatives et pédagogiques. C’est un lieu éducatif par son organisation favorisant la rencontre, la socialisation des élèves, pédagogique par les ressources qu’il propose et les activités qui s’y déroulent

Partant de ce constat et d’une réorganisation des temps scolaires (généralisation de séances de cours de 1h20, augmentant donc aussi le temps “libre” des élèves n’ayant pas cours) Denis Tuchais a mis en place dans son collège de Montpellier (classé en  REP+) une organisation du temps hors classe en ateliers. Les élèves organisent leur temps libre (prévu à l’emploi du temps ou dû à une absence de professeur) en choisissant une activité ; chaque atelier utilise un espace identifié (CDI, foyer, salle informatique…). Sont ainsi proposés des ateliers dessin, informatique, cinéma, aide aux devoirs, jeux en ligne, jeux de société, mais aussi lecture libre ou création d’une playliste du CDI. Les ateliers sont animés par le professeur documentaliste et les assistants d’éducation.

Pour aller plus loin : Denis Tuchais. Repenser l’accueil des élèves : le CDI comme outil d’amélioration du climat scolaire – Savoirs CDI, avril 2015

 

PRENDRE EN COMPTE DIFFÉRENTS BESOINS AU CDI ET AILLEURS

Travail, détente, calme et convivialité

Les mêmes enjeux  parfois contradictoires se retrouvent dans le CDI et dans les espaces de vie scolaire, dans les tiers-lieux des établissements.

On pourra multiplier les possibilités, les offres d’aménagement pour correspondre à une pluralité de besoins et intégrer le travail sur les espaces du CDI dans une réflexion plus globale, d’établissement.

Comme nous l’a montré une enquête auprès des élèves (voir article à venir 4/4- Place du corps au lycée ! Un projet pour faire évoluer les espaces), les besoins sont  variés selon les élèves et les moments. Certains auront besoin de séparer détente et travail, d’autres de concilier les deux activités dans les mêmes espaces. Ils pourront ressentir le besoin de s’isoler ou d’être en groupe, préférer le calme ou l’animation, être assis, debout ou semi-couché, s’installer durablement ou pour une pause ponctuelle, etc. Quelle place pour le corps adolescent au collège ou au lycée ?

Puisque La position assise idéale durable n’existe pas, car elle n’est pas naturelle pour l’homo sapiens” et encore moins pour l’adolescent, nous pouvons proposer des aménagements alternatifs dans les lieux accessibles aux élèves pendant ses pauses (et pas seulement au CDI).

Dessins Anna Otz

 

Besoins individuels, flexibilité des espaces, modularité des aménagements

Au CDI ou ailleurs, la réflexion sur les espaces devra garantir l’évolution possible des usages, l’appropriation individuelle des espaces par une certaine flexibilité : les mobiliers modulables ou mobiles, permettant des postures et activités variées, sont à privilégier.

On pourra s’inspirer de la classe flexible qui connaît une notoriété grandissante. Outre la rénovation du mobilier, ce dispositif inspiré de la pédagogie Freinet implique une organisation pédagogique favorisant la prise en compte de chaque individu,  la coopération et l’autonomie. D’abord pensée pour les classes primaires, elle se développe aujourd’hui dans l’enseignement secondaire. Dans l’académie de Besançon, on pourra citer l’expérience de classe flexible en lycée professionnel de Gwladys Duchanois.

Cette prise en compte de la variété des besoins selon les moments et les personnes implique d’investir tous les espaces scolaires et de les définir plus par le dispositif d’aménagement proposé (un aménagement pour se retrouver, s’isoler, faire de brèves pauses, exposer ou représenter, se défouler), que par une fonction fixe qui opposerait par exemple espaces de travail et espaces de convivialité.

Adoptant ce point de vue, la designeuse Rosan Bosch offre une catégorisation des espaces très inspirante. Dans les projets d’école sur lesquels elle a travaillés, l’espace scolaire n’est plus structuré sur l’opposition entre lieux d’apprentissages et lieux de socialisation, Les lieux sont définis en fonction des besoins des individus, des types d’activités et des comportements attendus.

Un projet pourra aborder la question de l’évolution des espaces sous des facettes multiples : le mobilier, l’ambiance (lumière, couleur, formes, environnement sonore), les temps scolaires, l’accès aux espaces , les règles d’utilisation, la signalétique pour faciliter l’identification et la compréhension d’un espace. Dans tous les cas, elle partira des usages observés et de ceux que l’on souhaite favoriser.

Autonomie, responsabilité et créativité

Le développement de l’autonomie,  de la responsabilité et de la créativité des élèves au CDI comme dans l’ensemble de l’établissement constitue un véritable enjeu. Comment participer au CDI à ces objectifs éducatifs qui font partie des missions de l’Ecole ? Comment participer à l’amélioration du climat scolaire et prendre en compte les besoins de l’élève notamment en terme de bien-être en lui permettant d’”habiter” les espaces scolaires ?

Différentes expériences très inspirantes ont été menées par des professeurs documentalistes pour réfléchir à l’aménagement des espaces et l’organisation des différents temps de l’élève au CDI pour répondre à ces problématiques.

La notion de CDI capacitant ou apprenant a été développée par Marion Carbillet et Hélène Mulot. Le designthinking s’est invité dans nos CDI avec les CDI-remix. On pourra citer dans cet esprit le site Remixons doc réalisé dans l’académie de Toulouse dans le cadre des TraAM documentation 2016-2017 dont le thème était “Coopération et créativité au CDI”.

@AnneCeCallejon

Ces propositions ont en commun de favoriser la cohésion du groupe, l’implication des élèves dans la vie de l’établissement et leur sentiment d’appartenance, leur “pouvoir d’agir”.

METTRE EN RELATION LES ÉNERGIES DANS ET HORS ÉTABLISSEMENT

Monter des projets culturels, ça nous connait. Cela fait partie des missions définies par la circulaire du 28 mars 2017. Ainsi, “Le professeur documentaliste contribue à l’éducation culturelle, sociale et citoyenne de l’élève. Il met en œuvre et participe à des projets qui stimulent l’intérêt pour la lecture, la découverte des cultures artistiques, scientifiques et techniques en tenant compte des besoins des élèves, des ressources locales et du projet d’établissement.

L’évolution des espaces pour faire de l’établissement un lieu de vie partagé ne peut se construire qu’avec ses usagers : professeurs, élèves, agents, personnel éducatif et administratif, parents. Si la légitimité d’une telle réflexion est généralement admise par une grande partie de la communauté éducative, la somme des intentions individuelles ne suffit pas. Comment mobiliser une équipe autour d’une dynamique collective, dans le cadre d’un projet souvent long ?

Et si la mise en place d’un partenariat extérieur pouvait être le déclic attendu pour mobiliser élèves et adultes ?  Le professeur documentaliste peut être au centre de cette dynamique en mettant en relation ces différents acteurs. Il est dans son rôle de prendre en charge la formalisation du projet, le lien avec les intervenants, l’organisation des temps de travail, du diagnostic à la restitution de la restitution, de veiller à la maîtrise du calendrier.

BREF…

Enseignants, expérimentateurs, forces de proposition et agrégateurs d’énergies dans et hors établissement, les professeurs documentalistes ont toute leur place dans un projet d’évolution des espaces scolaires. Celui-ci est l’occasion de mettre en œuvre leurs missions, de contribuer à leur visibilité et de clarifier la place du CDI dans l’établissement.

Il ne se borne pas à un simple choix d’équipements ou d’implantation des mobiliers puisqu’il est guidé par  les usages et besoins des élèves et des usagers de l’établissement, des contraintes et une culture d’établissement. Il visera à favoriser des comportements, développer le sentiment d’appartenance, proposer un cadre favorable à l’autonomie, la coopération, la créativité…

Comment mettre en place ces projets ? Dans quel cadre ? Avec qui ? Selon quel processus ?

 

Articles à venir :

2/4 : L’évolution des espaces, un projet pour et avec les élèves

3/4 : L’évolution des espaces, un projet ouvert sur l’extérieur : les partenaires hors établissement

4/4 : Place du corps au lycée ! Un projet pour faire évoluer les espaces

 

Pour retrouver les références ou aller plus loin : BIBLIO SELECTIVE

 

Illustrations : Irene Falgueras / /Doodle Ipsum https://doodleipsum.com/

 

Le professeur documentaliste, acteur de la réflexion sur les espaces scolaires 1/4
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